Fatiha Gas : « Le métier d’enseignant n’est pas voué à disparaitre, il va se transformer ! »

Fatiha Gas Depuis 2013, Fatiha Gas dirige l’ESIEA, campus de Paris, grande école d’ingénieur dans les sciences et technologies du numérique. Elle est également membre du bureau de Femmes du Numérique, une commission du Syntec Numérique qui œuvre pour l’attractivité du secteur du numérique auprès des jeunes femmes. Rencontre avec Fatiha Gas sur la pédagogie et les compétences à l’heure du numérique.

 

Quels chantiers avez-vous entrepris pour adapter vos méthodes pédagogiques à la société numérique ?

C’est paradoxal : il n’y a pas plus conservateur que les étudiants ! Ils sont habitués au triptyque « cours / travaux dirigés / travaux pratiques ». Je trouve qu’il est très difficile de les sortir de ces modes d’apprentissage. Nous avons souhaité transformer les modes d’apprentissage à partir de la troisième année post-Bac, ce qui a fortement chamboulé les étudiants qui voulaient un retour à un « cours normal ». L’innovation pédagogique prend du temps. Nous avons donc recommencé les choses à zéro et introduit les choses progressivement, dès la première année. Notre priorité pour la suite est de rendre les étudiants davantage acteurs de leur propre apprentissage . Cela implique, par exemple, d’augmenter la participation active en cours et de diminuer le volume horaire des cours au profit de petites séances sur des thématiques qu’ils auront choisies eux-mêmes.
 

Quelles conséquences du numérique sur le rôle de l’enseignant ? Son métier est-il amené à disparaître ?

Le métier d’enseignant n’est pas voué à disparaitre, mais il est certain qu’il va devoir se transformer. Même si le savoir est accessible en ligne, il faut apprendre aux jeunes à faire le tri, à exercer leur esprit critique, à être capable d’exprimer son désaccord. Il est important de se forger sa propre opinion, en particulier en sciences sociales. Concernant les sujets techniques, c’est différent. On ne va pas aller contester la véracité d’une équation mathématique ! Mais l’enseignant a son rôle à jouer pour que l’étudiant comprenne la manière de résoudre cette équation. Il peut de donner du sens en montrant les potentiels d’application des savoirs théoriques.
 

Les citoyens doivent-ils tous maitriser les outils numériques ?

Beaucoup de personnes disent qu’il faut apprendre absolument à tout le monde à coder, dès le plus jeune âge. Je ne suis pour ma part pas complètement en faveur de cette idée. Apprendre le code nécessite de passer du temps. Par ailleurs, cela ne va pas forcément servir à tous, notamment sur le plan professionnel. Mais je crois qu’il est important que chacun comprenne le fonctionnement d’un ordinateur, ainsi que le rôle de l’humain dans les technologies. On s’étonne souvent du fait de retrouver dans les algorithmes les mêmes biais que chez les Hommes… Mais les algorithmes sont écrits par des êtres humains qui y introduisent leurs biais cognitifs, donc cela n’a rien d’une surprise ! Il faut donc aller au-delà du code et comprendre le fonctionnement d’une machine, du système des réseaux, des problématiques de sécurité… Se concentrer sur le code est trop réducteur. Il est important également de développer chez les individus la conscience qu’on ne peut plus se passer du numérique, et ce dans tous les métiers. De l’agriculteur au pharmacien, on ne peut plus rien créer sans cette composante numérique.