Julien Dorra : « Il n’y a pas qu’une manière d’apprendre le numérique, ni d’utiliser le numérique pour apprendre ! »

Julien DORRAPour la coopérative Port Parallèle, Julien Dorra met en place des formats à la croisée de la technologie et de la créativité. Il a co-créé la formation « A mon tour de programmer ! », labellisée Grande École du Numérique et conçue pour les femmes souhaitant se reconvertir aux métiers du développement et de la programmation. Ce parcours de professionnalisation accélérée vise à d’accompagner davantage de femmes vers ces métiers d’avenir. Julien Dorra est aussi l’un des initiateurs de Museomix, ArtGame weekend, Switch On Switch Off, Coding Goûter et de la Fête du Code Créatif.  Rencontre avec Julien Dorra, que nous avons eu le plaisir d’accueillir lors de notre table-ronde Eduspot sur le numérique et l’innovation pédagogique.

 

Le numérique n’est-il qu’un outil ?

Croire que le numérique n’est qu’un outil est une erreur d’appréciation. Le numérique change notre perspective, comme l’écriture a changé notre perspective avant lui.
Il est aujourd’hui plus facile que jamais de rassembler des gens de tous les coins de la France, qui ont un intérêt commun et qui apprennent ensemble. C’est un changement de paradigme ! Les apprenantes de « A mon tour de programmer » n’ont pas envie d’apprendre en ligne car elles l’ont déjà fait par ailleurs, avec des MOOC ou autres. Elles veulent, à cette étape de leur parcours, être physiquement avec des personnes aux intérêts similaires.

 

C’est là le paradoxe du numérique : loin de séparer, il induit le rassemblement. Plus on est connectés, plus on a envie de se retrouver avec les bonnes personnes au bon moment. Le numérique permet aussi la mise en relation de ces gens qui n’auraient pas pris l’initiative de travailler ensemble pour rentrer dans une phase de collaboration et de coproduction. Mais les méthodes de rassemblement et de sélection des participants à des projets ont changé. On recrutait avant de proche en proche, puis via des communautés (Wikipédia, Muséomix). Aujourd’hui, on lance de plus en plus des appels à la cantonade : « J’ai besoin de … ». Les gens répondent alors qu’ils ne viennent pas des mêmes communautés !

 

Comment le numérique modifie-t-il les pratiques d’apprentissage ? Permettra-t-il de faire de l’éducatif à grande échelle ?

On a aujourd’hui accès à des contenus asynchrones (les MOOC, Youtube…) qui facilitent l’accès au savoir, voire au savoir faire. Une fillette de 12 ans a appris en quelques mois à danser grâce à Youtube. Le collectif « la Horde » met d’ailleurs le concept de la danse post-Internet à l’honneur dans un de ses spectacles. Les gens apprennent seuls mais ensuite, ils passent à une étape de rassemblement. Je ne crois pas que produire plus de contenus soit une solution pour démocratiser le savoir. Il faut plutôt traduire les contenus depuis l’anglais. Il y a même aujourd’hui trop de contenus, l’enjeu est de savoir les trier, par exemple distinguer les bons des mauvais conseils sur les forums.

 

Aujourd’hui, je pense que l’enjeu est la diffusion d’outils collaboratifs. GitHub, par exemple, permet de coder en communauté et de manière asynchrone. Mais dans les lycées et les écoles, peu de professeurs utilisent Google Doc ou un outil similaire pour que pour les élèves écrivent ensemble sur un même document. Cela leur permettrait pourtant d’assimiler certaines règles sociales et de développer des compétences comme la rigueur et la capacité à collaborer. Les outils de collaboration sont sous-exploités ou inexistants.

 

Enfin, il y a la question du partage des formats, ce qui est un vrai problème aujourd’hui. Les formats, ce sont des modes d’organisation d’événements, de rendez-vous, d’expériences, dont chacun peut s’emparer pour les recréer près de chez lui, au sein de sa propre communauté. C’est par exemple Museomix, un dispositif au service des communautés muséales, de la médiation et de la diffusion de la culture. Grâce au web, on peut plus rapidement créer un format et le rendre pérenne.

 

Y a-t-il une pédagogie propre au numérique qui nourrirait une culture plutôt geek ? Si oui, comment la transformer pour y inclure de nouveaux profils ?

La vraie question est celles de l’inclusivité. Les formations au numérique actuelles sont excluantes. On laisse souvent passer les remarques sexistes dans les groupes d’apprenants. Cela pousse les jeunes femmes à quitter la formation en cours de route… Le problème n’est pas selon moi l’attractivité des métiers du numérique, mais de créer un environnement favorable à l’inclusivité. Cela ne se résout pas au niveau pédagogique. Il faut plutôt réfléchir sur la culture interne, sur le profil des apprenants recrutés, etc.

 

« A mon tour de programmer » promeut une culture du « care », polyglotte, qui n’est pas dans la compétition mais plutôt dans l’entraide. Tout le monde du développement n’a pas la culture « cow-boy du numérique ». Une mythologie du geek/génie dans sa cave s’est diffusée. Alors que la communauté Ruby est très accueillante par exemple ! C’est ce qu’on veut mettre en avant. En même temps qu’on se pose la question de l’attractivité du métier de scientifique, il faut réfléchir à la culture de l’école. Il n’y a pas qu’une manière d’apprendre le numérique. Et il n’y a pas qu’une manière d’utiliser le numérique pour apprendre.

 

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